Allaiter exclusivement son enfant pendant les six premiers mois est recommandé. Mais pour les femmes qui travaillent, cette recommandation peut devenir difficile à respecter. Entre les obligations professionnelles, le manque d’espace adapté et les difficultés de conservation du lait maternel, elles doivent souvent s’organiser pour poursuivre l’allaitement. Si les professionnels de santé insistent sur les nombreux avantages du lait maternel, les réalités vécues dans les administrations montrent que sa poursuite n’est pas toujours évidente. Des professionnels de santé et une femme fonctionnaire témoignent.
Le lait maternel occupe une place importante dans la croissance et la protection du nouveau-né. Pour Edwige Djagoun Challa, docteure pédiatre, ses avantages sont nombreux et ne sont pas comparables à ceux du lait artificiel. « Le premier avantage que je vais énumérer ici, c’est d’abord la protection contre les infections », explique-t-elle.
Selon la pédiatre, le nouveau-né ne dispose pas encore de ses propres anticorps à la naissance. Ceux-ci lui sont transmis par sa mère à travers le lait maternel. L’allaitement maternel contribue également à la croissance de l’enfant. Le lait maternel contient des éléments nécessaires à la maturation des neurones et au développement de l’enfant.
La spécialiste insiste donc sur l’importance de l’allaitement maternel exclusif jusqu’à six mois. Pour elle, le lait maternel présente aussi un avantage pratique. Il ne nécessite ni préparation particulière ni achat de lait à la pharmacie. « Il suffit de mettre l’enfant au sein et tout est fait », souligne-t-elle.
Tirer le lait pour poursuivre l’allaitement
Le fait de travailler ne devrait cependant pas empêcher une mère d’allaiter son enfant. C’est le conseil donné par les professionnels de santé. Inès Chabi, sage-femme et spécialiste en médecine d’urgence, estime qu’une femme fonctionnaire peut continuer à allaiter son enfant grâce à une bonne organisation.
Elle recommande notamment aux mères qui travaillent de commencer à utiliser le tire-lait quelques jours avant la reprise du travail afin de permettre au bébé de s’adapter progressivement. « Quand elle est à la maison, elle allaite son enfant, mais quand elle est au bureau, on utilise le tire-lait », résume-t-elle. La mère peut donc allaiter son bébé avant de partir au travail et à son retour. Pendant les heures de service, elle peut tirer son lait et le conserver pour son enfant.
Mais cette pratique demande le respect de certaines règles d’hygiène. Les mains, le tire-lait et les récipients utilisés doivent être propres. Le lait peut être conservé au réfrigérateur ou dans un sac isothermique, selon les conditions disponibles. Inès Chabi conseille également de noter la date et l’heure auxquelles le lait a été tiré afin de mieux suivre sa conservation. Elle rappelle aussi qu’une fois le lait décongelé, il ne doit pas être recongelé.
Un droit prévu pour les femmes fonctionnaires
Sur le plan professionnel, les femmes enceintes et allaitantes bénéficient de mesures particulières. Arouna Ramanou, administrateur du travail et directeur des Normes et de la Statistique du Travail à la Direction générale du travail, indique que les femmes enceintes, salariées du secteur privé ou agents publics, bénéficient d’une protection liée à leur état.
Pour les femmes fonctionnaires, le congé de maternité est de quatorze semaines, soit six semaines avant la date présumée de l’accouchement et huit semaines après. À la reprise du service, la femme fonctionnaire bénéficie également d’un repos pour allaitement. Sa durée ne peut excéder une heure par journée de travail jusqu’à ce que l’enfant atteigne l’âge de 15 mois. Cette heure peut être prise au moment choisi par la mère. Elle peut ainsi arriver une heure après le début de la journée de travail ou quitter son service une heure avant sa fin.
Pour Arouna Ramanou, cette mesure ne pose pas de difficulté particulière dans les administrations. Toutefois, l’absence de la femme pendant cette période nécessite une organisation pour éviter de perturber le fonctionnement du service.
Le manque d’espaces adaptés
Sur le terrain, les réalités sont toutefois différentes. Patricia Saï, maire de la commune de Toucountouna, femme, mère et fonctionnaire élue, raconte son expérience. Elle a repris le travail alors qu’elle allaitait encore son enfant. Cette reprise a été marquée par des émotions et plusieurs difficultés. « On est physiquement au bureau, mais mentalement nous sommes à la maison », confie-t-elle.
Parmi les principales difficultés qu’elle évoque figurent le manque de temps et de pause, l’absence d’un espace réservé à l’allaitement, le regard de certains collègues et la fatigue.
Selon elle, certaines femmes sont obligées de chercher un endroit dans leur bureau ou même dans les toilettes pour tirer leur lait. Une situation qu’elle juge peu adaptée à l’allaitement. Le manque de moyens pour conserver le lait constitue également un problème. Dans plusieurs administrations, il n’y aurait pas de réfrigérateur destiné à cette conservation.
Pour Patricia Saï, la mise à disposition d’une petite salle équipée d’une chaise et d’un réfrigérateur pourrait pourtant changer beaucoup de choses.
Une réduction de l’allaitement liée aux obligations professionnelles
Face à ces difficultés, certaines femmes réduisent la fréquence des tétées. Patricia Saï explique avoir elle-même réduit l’allaitement en raison de ses obligations professionnelles. Les réunions, les missions sur le terrain et les déplacements peuvent occuper toute la journée.
Dans certaines situations, les femmes sont alors contraintes de recourir au lait artificiel plus tôt que prévu. « Ce n’est pas un choix, c’est une contrainte », affirme-t-elle. La femme fonctionnaire estime que l’allaitement ne doit pas être considéré comme une affaire qui concerne uniquement les femmes. Pour elle, il s’agit également d’une question de santé publique et de développement. Elle appelle ainsi les autorités à prévoir, dans les administrations, des espaces réservés à l’allaitement ainsi que des réfrigérateurs pour la conservation du lait maternel.
Une organisation nécessaire
Pour les professionnels de santé, le travail ne doit pas être considéré comme un obstacle à l’allaitement. Une bonne organisation et un soutien familial peuvent permettre à la mère de poursuivre l’allaitement tout en assumant ses responsabilités professionnelles.
La pédiatre Edwige Djagoun Challa rappelle toutefois que certaines situations nécessitent le recours au lait artificiel. C’est notamment le cas lorsqu’une mère est malade ou lorsqu’un bébé a perdu sa mère. La pédiatre attire aussi l’attention sur les cas où un enfant allaité exclusivement ne prend pas suffisamment de poids. Selon elle, plusieurs raisons peuvent l’expliquer, notamment une production de lait insuffisante, une alimentation insuffisante de la mère ou encore le fait que l’enfant ne réclame pas régulièrement le sein. Dans ces situations, elle recommande aux parents de consulter un médecin pédiatre afin de rechercher une éventuelle cause médicale.
L’allaitement maternel reste ainsi un enjeu qui dépasse la seule relation entre la mère et son enfant. Pour les femmes qui travaillent, sa poursuite repose à la fois sur l’organisation personnelle, le soutien de l’entourage et les conditions offertes sur le lieu de travail. Si les bénéfices du lait maternel sont largement soulignés par les professionnels de santé, les témoignages montrent que leur traduction dans la vie professionnelle reste confrontée à des contraintes concrètes.
✍️ Léonel AGALATI
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